John Maxwell CŒTZEE - En attendant les barbares
1980
Doubler le cap. L’expression en elle-même suffirait à résumer le parcours de l’écrivain d’Afrique du Sud le moins « sud-africain » qui soit, si l’on poussait la comparaison avec ses illustres compatriotes contemporains que sont Nadine Gordimer et André Brink, entre autres. J. M. Cœtzee donc : J pour John, M pour Maxwell, « écrivain occidental vivant en Afrique du Sud. » Il naît au Cap en 1940.
Un père avocat détesté qui boit trop et mal, une mère institutrice dont l’affection lui colle trop aux basques. Une enfance vécue comme « une période de la vie endurée en grinçant des dents », écrira-t-il dans Scènes de la vie d’un jeune garçon. Le parcours d’un descendant d’une lignée de colons afrikaners. Parcours littéraire atypique puisqu’il commence par étudier les mathématiques.
Traverser, c’est aller au-delà d’une certaine limite. Il rêve de doubler le Cap, ville ralentie au cœur d’un pays scindé, un pays qui n’est qu’un agrégat déconstruit par l’injustice. La terreur dans l’ombre règne sur cette terre de crépuscule en proie à la ségrégation raciale, rongée par les pires violences, minée par la paranoïa.
Doubler le Cap pour gagner Londres, et balancer au rythme d’un cursus en linguistique et en informatique, puis travailler un temps chez IBM. Il faut bien se sustenter, d’autant que l’émigré nourrit désormais une passion tenace et quasi-exclusive pour la littérature. Une bourse tombe alors du ciel. Cap sur Austin, Texas, et reprise des études validées en 1965 par une soutenance de thèse sur le grand Samuel Beckett.
Retour au pays de plus en plus ravagé par les convulsions de l’apartheid. Les pires moments de violence d’une nation assassinée s’agitent sous l’œil du récent professeur en littérature. Nous sommes en 1972. Au Cap. Cœtzee va publier deux ans plus tard son premier roman, inaugurant une œuvre singulière couronnée en 2003 par le prix Nobel. Un an plus tôt, le plus occidental des auteurs sud-africains a choisi l’exil. De nouveau. Il a émigré cette fois en Australie, où il enseigne et écrit toujours. Toujours histoire de doubler le cap.
En dehors de son œuvre, John Maxwell Cœtzee s’exprime et se livre peu. Dans Scènes de la vie d’un jeune garçon, il éclaire d’un jour très sombre sa propre enfance. Ce livre, fausse confession poignante et désenchantée publiée en 1997, est déjà son huitième ouvrage. Juste avant, avec Le maître de Petersbourg, et surtout Foe, il s’est affranchi avec brio des règles du pastiche littéraire : le premier évoque le rocambolesque parcours d’un Dostoïevski improbable fuyant ses créanciers, tandis que Foe parodie en version postcoloniale Robinson Crusoé.
Mais ce sont davantage Au cœur de ce pays (1976), Michael K, sa vie, son temps (1983) et Disgrâce (1999) qui vont imposer son style d’une amertume et d’une noirceur sans égales. En attendant les barbares paraît en 1980 et c’est par ce roman qu’il va accéder à une reconnaissance mondiale. Plus près de nous, Vers l’âge d’homme (2002), L’homme ralenti (2006), Journal d’une année noire (2007) et enfin L’été de la vie (2010) n’ont cessé de confirmer la vigueur de sa plume.
En attendant les barbares : le roman-clé pour qui voudrait pénétrer de plain-pied dans l’univers romanesque de Cœtzee. Une œuvre dure, sèche et crépusculaire qui entend dénoncer à mots couverts le régime atroce et injuste de l’apartheid. Mais là où Cœtzee se démarque, c’est qu’il ne se résout pas à une chronique, refuse de dresser le seul constat des haines et des violences. Le mécanisme complexe poussant aux dernières limites de la haine – ce qui pourra légitimer le passage à la violence perçue comme recours ultime –, il s’attache à le décortiquer avec minutie et brio. Pour lors, une parabole évoque les turpitudes et les manipulations du pouvoir blanc. Puis le point de vue s’exporte hors de son cadre originel.
Ces mécanismes entraînant jusqu’à le légitimer au repli paranoïaque le plus obscurantiste correspondent, et rencontrent des échos dans le temps. S’établissent des comparaisons entre Cœtzee et Faulkner. Même penchant de ses personnages pour la souffrance, l’humiliation et toute l’aliénation mentale et le sentiment insurmontable de la faute qui souvent en découle, même goût du morbide aussi, et cette forme de misanthropie. Mais la parenté avec Beckett semble plus évidente. Sauf que chez lui subsiste, par-delà la noirceur, de belles intuitions de liberté. Ses personnages, prisonniers malgré eux et bien davantage de leurs peurs souterraines que du système où ils sont enclos, forcés, contraints, réduits, se tournent vers la lumière.
Pour en revenir au cadre strict du roman, sans déflorer l’intrigue, on sent à quel point dans la société ségrégationniste de l’apartheid les maîtres ne sont pas libres. Nous, partout ailleurs, sommes plus ou moins complices et victimes de nos angoisses, puisque l’attente et la peur pour une large part définissent l’être humain. Cœtzee, c’est peut-être Faulkner, Kafka et Beckett réunis dans une même et macabre sarabande. Un style dépouillé. Le roman perçu comme une arme. À longue portée.